| odessa | | Membre | | 151 messages postés |
| Posté le 27-12-2005 à 14:24:58
| Égypte Femmes mutilées au bord du Nil ( Vendredi, 23 décembre 2005 ) Ce sont de ces mots qui sont rares. Pour quils naissent, il a fallu des années dintimité, un rien de chantage, une surprise surmontée avec peine. Et puis ils ont jailli, flot trop longtemps contenu. Hayet a raconté à Christiane, sa patronne, ce quavait été son excision. Les deux femmes ne sont pas amies mais ont vécu côte à côte plus de vingt ans. Lune est une saïdie (femme du Sud) montée survivre dans la capitale en faisant des ménages, lautre une bourgeoise cairote copte. La première est excisée, la seconde non. Jamais jusque là elles nen avaient parlé. Il a fallu beaucoup insister pour que Christiane accepte de poser la question à sa servante. La réponse est venue après beaucoup dhésitations, rupture dune tacite "omerta" : "Javais 11 ans. Personne ne ma rien dit. La "daya" (sage-femme traditionnelle) est venue. Ma mère sest assise sur mes jambes, et ma tenu les bras. Tout a été très vite : jai vu un couteau et jen ai senti le froid en haut de mes cuisses. Puis il y a eu la douleur. Terrible. Jai cru que jallais mourir. Jai cherché le regard de ma mère, sans le trouver. Ça a beaucoup saigné. On ma remis des couches pendant quelques jours. Personne ne ma rien expliqué. Je nai réalisé que des années plus tard ce quon mavait fait, en regardant la télévision. Mais on a éteint le poste. Ce sont des choses dont on ne parle pas." 97 % des Egyptiennes, tant chrétiennes que musulmanes, sont excisées, généralement à lorée de ladolescence. Ce chiffre parfaitement officiel stupéfie. Qui, des hordes de touristes déferlant sur les rives du Nil entre Louxor et Assouan, courant aux Pyramides, se plongeant dans la pénombre des tombes royales, qui le soupçonne ? Parler de lexcision aujourdhui en Egypte, cest encore déranger, se heurter à la négation, à lignorance. Dans tous les milieux. Nevine Ansara, fille de la bonne bourgeoisie, heureusement épargnée, ignore encore à 40 ans passés de quoi il sagit exactement. Fatima el Guindi, fille de bawab (gardien dimmeuble, factotum), mutilée à 11 ans, a compris ce quon lui avait fait en entendant en parler une masseuse de son immeuble. "La tradition justifie tout, explique Marie Assad, sociologue. Le lien nest jamais fait ni avec les douleurs qui les assaillent pendant des années, ni avec certains problèmes à laccouchement, ni bien sûr avec la sexualité." En 1994, la diffusion par CNN dune excision filmée avait fait leffet dune bombe. La correspondante de la chaîne avait failli être expulsée. Et puis ? Et puis rien... Le scandale sest comme effacé des mémoires. En 2003, une grande campagne nationale intitulée Ila mat et initiée par Suzanne Moubarrak, la femme du président, a été lancée. Des spots dénonciateurs sont passés à la télévision, plusieurs fois par jour. Le silence, pourtant, reste de mise. La situation légale est complexe. Il ny a pas de loi contre lexcision, mais larticle 240 du code pénal condamne de 3 à 5 ans de prison tout auteur dun dommage corporel. En 1996, le ministre de la santé a interdit la pratique dans les hôpitaux publics. Des médecins ont attaqué le décret devant le tribunal administratif, lequel la annulé le 24 juin 1997. Cependant, le décret e question a été rétabli par la Haute Cour administrative en décembre 1997. On en est toujours là. Théoriquement, lexcision est interdite. Concrètement, elle est pratiquée quotidiennement sans quaucune condamnation ne soit jamais prononcée. Dieu, qui a ici les épaules de plus en plus larges, est censé justifier la pratique. Mounir Fawzi, gynécologue, enseigne la médecine à luniversité dAin Chams. Il sexprime en un anglais excellent et un français plus que correct, souvenir de ses études au collège jésuite de la Salle. Les cheveux grisonnent, le sourire reste un peu méfiant. "Je sais déjà ce que vous allez me dire." Sur son mur, une photo de Jérusalem voisine avec ses diplômes. Des patientes voilées avec élégance sortent de son cabinet dHéliopolis, banlieue chic. Lexcision, il est pour. Il la pratique dans sa clinique, écartant dun mot le fait que cest interdit : "Il sagit dun décret du gouvernement, pas dune loi." Il pousse le militantisme jusquà pratiquer lopération - source de réels profits - gratuitement. "Le Prophète a approuvé lexcision. Donc le faire, cest bien", dit-il. Opinion controversée. Limam dAl Azhar, cheikh Mohammed Sayyed Tantawi, sest prononcé contre la mutilation, révélant que sa propre fille avait été épargnée. Abdel Meneim Aboul Fotouh, responsable de la confrérie des Frères musulmans et secrétaire général du syndicat des médecins, est convaincu que la religion ne recommande nullement lexcision. Dans les villages de Haute Egypte, 5 000 manuels ont été distribués. Leur auteur, Mohammed Selim Al Aawa, secrétaire général de lAssociation mondiale des oulémas musulmans, y affirme que la pratique na pas de base religieuse. Amr Khaled, prêcheur très populaire auprès des jeunes, le répète aussi bien à la télévision que sur les sites Internet islamiques, rejoint dans ce déni par le patriarche copte Chenouda III. Mais le mufti de la République, Nasr Farid Wassel, se cantonne dans une prudente expectative. "Lislam laisse décider les personnes compétentes en la matière , cest-à-dire les médecins", énonce-t-il. Le cheikh Youssef Al-Qaradhawi, guide spirituel des Frères musulmans, admet le principe. Pour lui, "ceux qui considèrent que lexcision est le meilleur moyen de protéger leurs filles devraient lappliquer". Ahmed Suleiman, conférencier en droit islamique à luniversité du Caire, affirme : "Lexcision est source de pudeur, dhonneur et déquilibre psychologique." Selon lui, la mutilation "ne peut provoquer la frigidité chez la femme. Depuis de nombreuses générations, les musulmans pratiquent lexcision tout en ayant une vie conjugale épanouie". Chez le docteur Fawzi, le technicien vient vite épauler le croyant. "Il est très difficile pour une fille qui a pratiqué la masturbation de se diriger ensuite vers lorgasme vaginal, assure-t-il. Lexcision lui permet, en se concentrant sur cet orgasme-là, de se diriger vers une vie de couple épanouie." En plus, "lexcision empêche beaucoup dinfections et limite les cancers de la vulve". Doù lobligation davoir recours à un vrai médecin. "Cest la clandestinité qui a créé des problèmes autour de lexcision", affirme ce gynécologue. Le dernier argument est patriotique : "Tout en Egypte repose sur la famille. Faire que la sexualité devienne chez nous ce quelle est en Occident est un plan pour la détruire. Qui, en 1997, a voulu interdire lexcision ? Les étrangers, surtout les Américains." Sur le terrain, cette croyance dans lobligation religieuse est un des premiers obstacles auxquels se heurtent les rares opposants. A Beni Souef, petite ville sans charme desservie par un train brinquebalant, les militantes du Conseil national de la maternité et de lenfance ont patiemment tissé leurs réseaux. "Jai réalisé ce quétait lexcision quand jai perdu un bébé à la naissance, raconte une femme. On a commencé par me dire que cétait parce que javais été mal excisée et que la tête du bébé avait touché le reste de ce quon mavait coupé. On a parlé de recommencer. Je ne voulais pas. Mais jai voulu comprendre. Un autre docteur ma expliqué ce quen fait on mavait enlevé. Jai eu beaucoup de mal à le croire..." A Beni Souef, on ne peut évoquer de but en blanc lexcision. Il faut biaiser, parler santé, droits de lhomme, stratégies de développement. "Nous donnons des informations scientifiques crédibles, insistons sur le fait que le clitoris est un organe naturel, quil a des fonctions." Les militantes rappellent que la tradition nest pas immuable. A preuve leffacement de certaines dentre elles, comme le mariage entre parents ou la défloration. Des comparaisons faciles sont mises en avant : couper "ça" pour obliger les filles à être chastes, cest comme couper une main parce que cest loutil du vol. Il faut faire très attention au matériel utilisé. Au dispensaire dEl Marg, dans la banlieue du Caire, une cassette de prévention a été jugée pornographique par limam du quartier. Attentives à ce quon leur dit, les femmes écoutent, acquiescent. Mais de leurs douleurs, des filles mortes dhémorragies, de leurs vies sexuelles sacrifiées, elles ne parlent que dans lintimité du tête-à-tête. "Nous atteignons beaucoup les jeunes filles. Elles se sentent moins liées par la tradition", affirme Viviane Fouad, membre du Conseil. Chez elles, les chiffres baissent : 51 % seulement des filles de 11-12 ans seraient excisées, chiffre qui monterait à 77 % pour celles qui ont entre 15 et 17 ans. "Il faut ensuite vaincre la pression sociale, ajoute Magdi Helmi, directeur de programmes de santé à Caritas. Cest le plus difficile. Partout où des familles ont essayé de renoncer sans être en accord avec leur village, la stigmatisation a été trop forte. Nous ne pouvons envisager que des solutions collectives. Sans cela, rien navance. Il faut impliquer tout le monde." Comme cela fut le cas à Binben, près dAssouan, le premier village à avoir officiellement renoncé à la pratique de lexcision. Il a fallu sinstaller dans le bourg, gagner la confiance des leaders religieux, prêtre chrétien comme cheikh soufi, puis celle du maire, des ONG locales... Le but aujourdhui est damener dautres villages de Haute Egypte à marquer publiquement leur refus. Soixante dentre eux étaient concernés par une première campagne dans six gouvernorats du Sud. "Enfin nous en avons parlé, continue Viviane Fouad. Cest à la fois terrible, parce que cest un tout petit pas, et très encourageant, parce quensuite on peut tout espérer. La vraie victoire, ça a dabord été ça : pouvoir en parler." Hubert Prolongeau, Le Monde du 23 décembre 2005 |
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