| odessa | | Membre | | 151 messages postés |
| Posté le 27-12-2005 à 22:34:43
| Le droit au travail avant le droit à la propriété En Argentine, occuper, résister, produire Depuis la crise économique qui a ruiné lArgentine en 2001, de plus en plus de chômeurs occupent leurs entreprises en faillite et les remettent en marche sans patrons. Sils réussissent à produire en autogestion [1] grâce à leur créativité et à un ample mouvement de solidarité, ils réclament aussi des réformes et des politiques publiques pour soutenir leurs nouvelles coopératives. Plutôt que le droit à la propriété, tous se réclament du droit au travail. par Cécile Raimbeau (RISAL) 27 décembre 2005 Vingt mars 2003. Trente travailleurs licenciés de lhôtel Bauen sengouffrent dans un parking, forcent une porte et sinfiltrent dans leur ex-entreprise, un cinq-étoiles de vingt étages situé au cur de Buenos Aires. Inauguré en 1978 pour la Coupe du monde de football, il est fermé depuis quinze mois. Certes, loccuper est une atteinte au droit à la propriété privée. Mais cest aussi une attaque contre un symbole du capitalisme débridé favorisé par la dictature. Marcelo, 56 ans dont vingt-trois passés à la réception, a cherché désespérément du travail en 2002. Gladys, ancienne femme de chambre, gagnait 4 euros par nuit dans une centrale illégale de taxis. Rodolfo, anciennement dans la maintenance, triait les emballages recyclables, comme des dizaines de milliers de nouveaux chômeurs qui fouillent les poubelles de Buenos Aires. Laudace de ces sans-emploi na plus rien dexceptionnel dans un pays où le taux de chômage atteint 20 % et où 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Leurs « récupérations » contiennent lidée dune réappropriation, au nom du bien social, despaces abandonnés par les « voleurs » du secteur privé. La révolte populaire de décembre 2001 [2] a stimulé ce phénomène, donnant naissance à des connexions entre des actions auparavant isolées. Alors quon répertoriait 44 entreprises récupérées à lépoque, on en dénombre à présent environ 170, qui emploient plus de 10 000 personnes [3]. Cest au milieu des années 1990 qua commencé à se développer la récupération dentreprises en faillite par leurs anciens employés. Le modèle néolibéral appliqué avec zèle par le président Carlos Menem [4] produisait chaque année des milliers de chômeurs [5]. Non seulement les privatisations massives jetaient à la rue les employés du secteur public, mais encore lélimination des restrictions à limportation et des subventions à lexportation générait un flux de produits étrangers tel que la petite industrie nationale ne pouvait les concurrencer. Les entreprises récupérées ne sont généralement pas tant, comme le Bauen, des sociétés de service que des petites et moyennes entreprises industrielles. Les secteurs de la métallurgie, de la mécanique, de limprimerie et de lalimentaire sont les plus représentés. En dépôt de bilan ou en faillite, ces entreprises ont pour point commun de crouler sous les dettes. Le fisc, les banques, les fournisseurs en sont les créanciers. Les employés, à qui sont dus des salaires et des indemnités, le sont également. Ceux dentre eux qui se déclarent candidats à la reprise préfèrent une compensation en machines-outils à de largent. Pourtant, si la loi argentine sur les faillites intègre bien un principe de priorité des salariés sur les autres créanciers, elle ne prône pas clairement la réactivation plutôt que la liquidation. Un article facilite lachat de lentreprise par des investisseurs, sans privilégier les employés débiteurs. Appelée « cramdown », cette mesure réintroduite à la suite dun chantage du Fonds monétaire international (FMI) a souvent favorisé lapparition dacquéreurs fantômes, manuvrés en sous-main par des patrons avides de racheter leur propre société à bas prix. Le cas du Bauen est emblématique : construit en pleine dictature, grâce à un prêt public jamais remboursé, le bâtiment fut vendu 12 millions de dollars en 1997 à un homme daffaires chilien, qui nen versa que 4 avant de fermer boutique, fin 2001. Avant doccuper « leur hôtel », les chômeurs du Bauen ont déposé les statuts dune coopérative, avec laide du Mouvement national des entreprises récupérées (MNER) [6]. Ce mouvement fédérateur sest imposé dès les premiers mois de 2002, animé par deux ex-sympathisants des Montoneros (la guérilla péroniste des années 1970). MM. Eduardo Murua et José Abelli résument les trois étapes de leur stratégie par une formule empruntée au Mouvement des sans-terre du Brésil : « Occuper, résister, produire ! » En 2002, une réforme de la loi des faillites a introduit la possibilité de céder la continuité de lexploitation des entreprises en faillite à des coopératives. Pour autant, un juge qui entend encourager une coopérative doit négocier un contrat de location avec le propriétaire ou attendre une décision dexpropriation prise par les pouvoirs publics. « LEtat exproprie pour construire des routes, pourquoi pas pour le bien social et le droit au travail ? », argumentent les porte-parole du MNER. Si 31 % des entreprises récupérées jouissent dun accord judiciaire de location, et si beaucoup fonctionnent sans cadre légal, 29 % ont obtenu des formes dexpropriation. Les travailleurs sont généralement autorisés à utiliser les machines et à occuper lédifice pour deux ans. Au terme de cette période, si lEtat na pas indemnisé le propriétaire et les créanciers, ceux-ci peuvent demander la mise en vente du bâtiment et des machines... En novembre 2004, les entreprises récupérées ont connu une victoire plus prometteuse : lexpropriation définitive de douze établissements par la Ville de Buenos Aires. Les coopératives qui en ont bénéficié disposent de trois ans de grâce, puis de vingt ans pour acheter à crédit les murs et les machines. Mais ce traitement au cas par cas nest pas suffisant : les travailleurs réclament une loi dexpropriation définitive qui servirait à toutes les entreprises récupérées. Relayant les pressions des pouvoirs économiques, des éditorialistes de grands médias condamnent ces « attaques contre la propriété privée », perçues comme des offensives bolcheviques sur le Rio de la Plata ! « Autrefois, cest lidéologie qui encourageait la prise dentreprise, pas la défense du travail, rétorque léquipe du sociologue Gabriel Fajn [7]. Aujourdhui, ceux qui représentent ce mouvement forment un groupe très hétérogène, dont la majorité na aucune expérience syndicale. » Faisant naître de « nouveaux sujets politiques », lidéologie se développerait après la récupération. Un incroyable sentiment de liberté Les chômeurs qui choisissent cette voie traversent nécessairement des périodes de conflit avec le patronat, la justice et la police. Pour affronter ces situations, ils doivent solliciter le dévouement de leur famille et se solidariser. Cette communion dans la rébellion crée non seulement de nouvelles relations de coopération et damitié, mais elle fait aussi émerger un processus de prise de décision démocratique : lassemblée. Chaque travailleur y dispose dune voix. « Le sentiment de liberté que nous ressentons est incroyable, se réjouit Marcelo, président de la coopérative Bauen. Mais nous navons pas tous la même approche : certains pensent quil sagit de faire ce quils ont envie de faire ; dautres quil sagit de ne rien faire. Le plus dur dans lautogestion, cest de lutter contre lindividualisme et labsence dinitiatives. Nous devons nous former pour dépasser lêtre ouvrier, sans nous transformer en patrons ! » Dans ce contexte, une partie des salariés se retire, principalement les cadres, absents de 80 % des entreprises récupérées. Sans patrons ni chefs, plus par pragmatisme que par idéologie, les assemblées adoptent le principe de salaires égalitaires. Il faut alors redistribuer les tâches en fonction des savoir-faire et de lancienneté, renforcer la polyvalence, élire des coordinateurs révocables par secteur, muter danciens travailleurs de la production à ladministration, les former et instaurer des mécanismes assurant la transparence des bilans comptables. Ex-femme de ménage, María a pris des cours de commercialisation pendant quatre mois auprès dun professeur bénévole, puis est passée aux ventes. Osvaldo, gardien devenu cuisinier, a coiffé la toque pour enfin vivre de sa passion. Quand vient le soir, au troisième étage, on entend de timides voix répéter en chur : « May I help you, sir ? » Des professeurs de langues leur donnent des leçons en échange de prêts de salles pour leurs cours payants. Après deux ans et demi doccupation, la coopérative Bauen a réhabilité le bâtiment et ses chambres avec pour seul capital la solidarité et linventivité. Peu à peu, elle sest fait une clientèle intéressée par des prix modérés et des facilités de paiement. Une soixantaine de nouveaux associés ont été recrutés. Désormais cent dix, ils touchent un salaire mensuel supérieur à celui dun instituteur. Quand tout va bien, 40 % des bénéfices passent dans la masse salariale, le reste étant réinvesti. A lheure actuelle, 79 % des entreprises occupées produisent. Pourtant, si elles ont bénéficié de la reprise économique et de la dévaluation du peso, toutes ont dû surmonter les labyrinthes légaux, labsence de capital et de subventions, une clientèle incertaine et des fournisseurs souvent méfiants à légard de lautogestion. La plupart de ces coopératives travaillent à façon : les ouvriers vendent un processus industriel à des clients qui fournissent la matière première et paient le produit à livraison. Réduisant les revenus et générant des liens de dépendance avec des clients-fournisseurs, cette solution ne constitue toutefois quune étape transitoire, jusquà ce que les travailleurs capitalisent pour acheter eux-mêmes la matière première. Car leur production natteint guère que la moitié de leur capacité antérieure. Ces entreprises sentraident jusquà devenir clientes ou fournisseurs les unes des autres et à saccorder des crédits. Leur production est utilisée par dautres industries, peu par le consommateur. Cest un inconvénient : impossible denvisager des ventes directes sur un marché solidaire. Responsable dun département de la faculté de philosophie qui appuie lautogestion [8], luniversitaire Andres Ruggeri regarde cette réalité comme un handicap : « Les entreprises récupérées qui fabriquent des pièces autos ne peuvent vendre quaux constructeurs autos. Or, ces multinationales refusent de travailler avec des coopératives, a fortiori avec des entreprises récupérées. Vendre à une société intermédiaire qui revend aux multinationales est lunique solution, mais les travailleurs perdent un pourcentage dans ces transactions ! » Linsertion dans le marché capitaliste des entreprises récupérées a suscité un vif débat en 2002. Un courant trotskiste, minoritaire, revendiquait alors létatisation sous contrôle ouvrier. Il intégrait quatre entreprises, dont une usine de confection de Buenos Aires (Brukman) et une fabrique de carrelages de Neuquén (Zanon). Leurs ouvriers envisageaient la récupération comme létape préliminaire dune reconstruction socialiste dans laquelle lEtat serait le vecteur de la planification économique. Les partis dextrême gauche de ce courant ne croient pas à la viabilité des coopératives sur le marché capitaliste. Débat idéologique mis à part, cette position eut une conséquence : le maintien indéfini dun conflit. Cest du moins la leçon tirée de lexpérience de Brukman, dont les travailleurs furent expulsés par la police. Ensuite, Brukman devint une coopérative qui, ironie du sort, passa sous linfluence dun courant plus réformiste : le Mouvement national des fabriques récupérées par les travailleurs (MNFRT), fondé par M. Luis Caro, un avocat proche des milieux daffaires, de lEglise catholique et de la droite péroniste. « Faisant un culte de lefficacité économique, il débarrasse les coopératives, quil arrache à linfluence du MNER, de leurs expériences culturelles alternatives », regrette Andres Ruggeri. Les ouvriers de lusine de carrelages Zanon ont opté pour une forme juridique de coopérative tout en continuant à revendiquer létatisation rêvée. Lunité de ses travailleurs a fait de cette entreprise récupérée un symbole national de combativité. Grâce aux solides liens quils ont tissés avec les mouvements sociaux, ces céramistes ont résisté à sept tentatives dexpulsion. Chaque mois, ils produisent illégalement plus de 30 000 mètres carrés de carrelage. Ayant recruté deux cent dix travailleurs, ils saccordent des salaires égalitaires équivalents à ceux des policiers et trouvent encore des moyens pour faire régulièrement des donations dans les quartiers. Créer de lemploi dans une entreprise dite en faillite est un admirable pied de nez au patronat. Mais ce nest pas lavenir assuré pour toutes les entreprises récupérées. Tout dépendra de la viabilité de chacune, des conditions économiques globales, mais aussi, dans une grande mesure, de laide financière, technique et légale que lEtat argentin voudra bien leur accorder. Au MNER, on est persuadé que, soutenue, lautogestion pourrait récupérer 15 000 emplois, et des représentants de ce mouvement majoritaire se présentent souvent comme de possibles partenaires de lEtat pour lutter contre le chômage. Pourtant, ils nont jamais obtenu les crédits sans intérêts ni les réformes législatives quils espéraient. Les milieux économiques exercent une telle emprise sur les pouvoirs politique et judiciaire quil coûte moins aux élus et aux juges de tourner le dos aux ouvriers rebelles que de les aider, malgré la popularité des entreprises récupérées. NOTES: [1] [NDLR] Consultez le dossier « Entreprises autogérées » sur RISAL. [2] [NDLR] Consultez le dossier « Argentinazo » sur RISAL. [3] Empresas recuperadas, Secretaria de desarrollo economico, Ciudad de Buenos Aires, septembre 2003. [4] [NDLR] Carlos Menem, président « péroniste » de lArgentine de 1989 à 1999. Son gouvernement est associé à la corruption et à limposition de politiques néolibérales agressives. [5] Le taux de chômage est passé de 8 % en 1992 à 18 % en 1995 ; entre 1989 et 2000, le nombre douvriers en activité a chuté de 35 %. Lire Carlos Gabetta, Le lent naufrage de lArgentine, Le Monde diplomatique, octobre 1999. [6] [NDLR] www.mnerweb.com.ar/. [7] Fabricas y empresas recuperadas, Centro cultural de cooperacion, novembre 2003. [8] Informe del relevamiento entre empresas recuperadas por los trabajadores, Programa Faculdad Abierta, Faculdad de filosofia, UBA, avril 2003. |
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